Retour sur les origines de cette aventure coopérative avec Mathieu Grosset, PDG du Groupe Coopératif Demain, cofondateur et Président du PTCE Clus’Ter Jura de 2016 à 2023.
Q° : Si l’on remonte à 2010, avant même la naissance de Clus’Ter Jura, peux-tu nous présenter le contexte, à la fois sur le territoire et dans le paysage de l’Economie Sociale et Solidaire ?
Matthieu Grosset : À l’époque j’étais salarié de l’AVISE à Paris où j’étais chargé de favoriser le développement de l’Economie Sociale et Solidaire (ESS) partout en France. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Christophe Chevalier du Groupe Archer. Un échange qui m’a vraiment marqué. Il faisait partie des premiers à poser les bases des Pôles Territoriaux de Coopération Economique (PTCE). Ces réflexions rejoignaient celles que me partageait mon père, fruits des questionnements avec les sociétaires de la SCOP Juratri : comment réussir le retour à l’emploi durable des personnes en insertion si les territoires où ils habitent ne créaient pas d’emploi ? Alors quand je suis revenu dans le Jura et ai rejoint Juratri, nous nous sommes attelés à la réponse : et si nous allions créer nous-mêmes des emplois plutôt que d’attendre que « quelqu’un » les crée ? Et si on créait un modèle alternatif, une réponse locale aux crises économiques mondiales ? Et si ce territoire jurassien, au passé industriel et agricole, pouvait devenir un laboratoire d’idées nouvelles, où coopération et économie circulaire prennent tout leur sens ?
Q° : Cette réflexion a-t-elle été le point de départ pour Clus’Ter Jura ?
En quelque sorte. L’envie était là, et elle s’est formalisée dans le cadre du projet « passer de la coopérative à la coopération » que les sociétaires de Juratri ont élaboré de 2012 à 2013, après plusieurs visites de projets similaires. Mais il nous manquait encore une impulsion. En 2013, Juratri fêtait ses 20 ans. Et ce jour-là, Benoit Hamon, alors ministre en charge de l’ESS, était présent. À la fin de sa visite, il nous a interpelé pour nous dire : « La semaine prochaine sort un appel à manifestation d’intérêt sur les PTCE, je ne comprendrai pas que vous n’y répondiez pas. »
Le message était clair ! Quelques semaines plus tard, après de nombreux échanges avec des entreprises et acteurs locaux (et quelques nuits blanches…), nous avons envoyé la candidature au ministère. Et en janvier 2014, la bonne nouvelle est arrivée : notre projet était retenu, parmi 10 autres lauréats !
Q° : C’est donc là qu’apparait le nom Clus’Ter Jura ?
Oui ! Il est né un peu par hasard d’ailleurs, dessiné sur un coin de table. « Clus’Ter » pour l’idée d’écosystème et de territoire, et « Jura » pour ancrer le projet localement.
À ce stade, nous savions que nous voulions un PTCE au service du territoire lédonien. Mais on se posait encore des questions sur la forme juridique… finalement, en 2016, le choix était fait : Clus’Ter Jura prend la forme d’une Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC). Ce statut s’est imposé de lui-même : nous tenions absolument à ce que ce projet prenne une forme entrepreneuriale tout en associant la diversité de son écosystème à sa gouvernance. La SCIC SA, avec à la fois des collèges représentant les parties prenantes (salariés, entreprises, collectivités, citoyens, ndlr) et un conseil d’administration « stratège », permettait d’ancrer le projet à la fois dans une dynamique économique et dans le territoire.
Q° : Une fois la structure créée, comment passe-t-on de l’idée aux premières actions concrètes ?
Pour vraiment engager le projet, il faut une équipe ! J’ai repris contact avec Pierre-François Bernard, que j’avais rencontré lors des États Généraux de l’ESS en Franche-Comté en 2011. Nous partagions une même vision, une même envie d’expérimenter. Très vite, nous avons réuni une première équipe avec Thomas, Sylvain et Aubéry. Des profils complémentaires, très engagés, et surtout bouillonnants d’idées et de projets : pas un hasard s’ils ont tous créé leur propre entreprise quand ils ont quitté Clus’Ter Jura ! Ils ont teinté les premières années du PTCE de leur énergie, leur capacité à formaliser et faire aboutir des projets, à mobiliser les acteurs du territoire.
À l’époque, nous expérimentions tous azimuts : quand nous lançons le projet « J’aime mes Bouteilles », nous décidons de recruter directement Aude, qui devient la toute première intrapreneuse de Clus’Ter Jura. Une approche osée, mais qui nous a permis de tester l’activité beaucoup plus vite !
Q° : Avec le recul, quel a été, pour toi, l’évènement marquant qui a façonné Clus’Ter Jura ?
Je me souviens encore des réactions dans la voiture au retour d’une visite inspirante à Romans-sur-Isère chez le Groupe Archer « C’est génial ! Il faut qu’on fasse ça à Lons ! ». C’était en 2016, et nous venions de découvrir les dynamiques participatives et créatives Start Up de Territoire. Des formats ouverts aux habitants qui ont envie d’entreprendre quelque chose pour l’intérêt commun, mais ne savent pas comment faire.
Alors, nous avons dupliqué, à notre manière cette façon d’animer le territoire. Et c’est devenu une signature qui nous aura aussi permis de fédérer des acteurs régionaux et nationaux comme l’ADEME, la Banque des Territoires et la Région Bourgogne-Franche-Comté. Je me rappelle la Présidente de Région Marie-Guite Dufay arpentant les stands de la Start Up de Territoire de 2016, organisée au Puits Salé à Lons-le-Saunier. Je remercie encore ces partenaires d’avoir cru en notre action de développement local et de nous avoir toujours soutenu au fil des années.
Q° : Pour conclure, qu’est-ce qui, selon toi, définit l’identité de Clus’Ter Jura ?
De manière générale, ce qui a toujours fait la force de Clus’Ter Jura, c’est la qualité de son équipe et des personnes qui gravitent autour. Voir aujourd’hui une équipe qui se renouvelle au fil des années, hier autour de Pierre François, aujourd’hui avec Lucie, avec toujours autant d’implication, d’énergie, de talents et d’idées, c’est quand même un sacré bonheur pour un président fondateur ! J’ai une vraie admiration pour elles et eux, et j’ai une pensée très forte pour Lucie et Vincent, qui ont repris brillamment le flambeau du binôme Directrice Générale et Président[8] que nous portions avec Pierre-François : Clus’Ter Jura est entre de bonnes mains !
Principalement, je crois que ce qui définit Clus’Ter Jura et ses équipes au fil du temps, et qui le distingue, c’est cette capacité à rêver grand, parfois même à « rêver fou » et à concrétiser ces idées en projets : la première soirée Start Up de Territoire, j’y reviens, c’était dingue … et ça l’était encore avec CREPITE en novembre 2024 ! Le fait de créer un fonds territorial de financement des expérimentations en rassemblant l’argent de mécènes locaux, c’est aussi incroyable ! Au final, pour boucler la boucle, Clus’Ter Jura, ce sont des espaces, des temps, des lieux… où l’on vient apprendre, expérimenter, vivre et concrétiser la coopération ! Pari réussi, donc !
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